Chroniques

Paris, octobre 1914.

[Bataille de Messines]

 

Rue d'Aboukir - 1914 Source : collection du musée Albert Khan

Rue d’Aboukir – 1914 / Source : collection du musée Albert Khan

 

Portrait de Paris

Pigalle, Montparnasse et sa gare, Saint-Germain-des-Prés, Sébastopol, La Tour Eiffel, les Champs-Élysées, les Bois de Boulogne et de Vincennes, Montmartre, Rue Jean Jacques Rousseau dans le premier arrondissement, Cimetière du Père Lachaise, la Gare de Lyon et son restaurant « Le Train Bleu », la bourse du timbre au Carré Marigny…

Aujourd’hui il faisait un fort vent. J’ai traversé le Pont Mirabeau. Une forte odeur de mer venait de l’ouest, portant quelques mouettes. Je me suis engouffrée dans les escaliers de la station Javel. Je ne m’habitue pas tout à fait encore au vacarme de ferraille qui annonce l’arrivée de la rame. C’est pour cela que je préfère encore cette station à ciel ouvert aux autres plus proches. Je ne verrai pas la Tour Eiffel, à peine peut-être son reflet dans l’eau de la Seine car le train entre sous terre et passe juste en-dessous de l’immense construction en poutres de fer. A force d’habitude, je suis sûre que j’apprendrai à apprécier ce mode de transport. Les bancs de bois sont durs comme un siège de cocher, mais vernis, les wagons gentiment décorés de plaques émaillées à la mode d’aujourd’hui.

Les gens, cette foule oppressante me rend mal à l’aise, je n’arrive pas à respirer, je me sens observée pourtant personne ne fait attention à moi, j’ai envie de repartir à Uzès, il y a moins de monde et c’est plus calme.

Au sentier il fait froid, je suis perdu, je prend quelques repères. De loin, je vois la Tour Eiffel.
Je marche sous cette pluie glaciale très fatiguée, je pousse la porte d’un bar pour prendre un café pour me réchauffer.

A Montmartre, les enfants qui dévalent les escaliers en riant
Le tramway qui m’emmène au Louvre le dimanche
Les grands magasins colorant les boulevards
Les soldats heureux de partir à la guerre
Les pavés qui glissent sous la pluie.
Voilà Paris. Ce moment d’Octobre.

 

Paris, avril 1915.

[Bataille d’Ypres]

 

Photo parue dans le Journal "Sur le vif" du 26 décembre 1914

Photo parue dans le Journal « Sur le vif » du 26 décembre 1914

 

Comme un regret des choses passées

Celle qui allait aux Beaux-Arts prendre ses cours
Celle qui aimait aller à la Vallée de l’Eure, où elle rejoignait ses amis et rentrait le soir au repas
Celle qui aimait lire, Rimbaud, Baudelaire. Son livre de chevet était de Guillaume Apollinaire
Celle qui aimait partir chercher des champignons
Celle qui aimait faire les vendanges chez son oncle
Celle qui aimait partir en vélo à Nîmes
Celle qui aimait le cinéma
Celle qui aimait aller au bal pendant la fête votive
Celle qui se promenait dans le bois de Vincennes
celle qui ramassait les escargots
celle qui aimait aller à la chasse
celle qui aimait aller ramasser des cèpes
celle qui allait à la piscine
celle qui allait à la bibliothèque
celle qui faisait la collection des timbres
celle qui chassait les papillons
c’était moi, Isabelle, j’avais 20 ans.
Aujourd’hui c’est la guerre, je suis à Paris, et je suis factrice.

 

Paris, septembre 1915.

[2° Bataille de Champagne]

 

Au musée, Matisse

Un tapis rose avec des tableaux, tapis jaune avec des dessins en croix, paravent avec des fleurs couvert d’une couverture bleue et jaune, une petite table basse avec un tapis jaune clair, un tabouret marron avec un pot vert, une statue noire appuyée sur un carré debout sur un tabouret jaune, un tapis rose recouvre le sol, une fenêtre à carreaux où on voit un arbre, une jarre jaune et noire avec des anses, un homme peignant des tableaux de personnes nues.

Matisse, « L’atelier rose » – 1911, huile sur toile

Matisse, « L’atelier rose » – 1911, huile sur toile

Au musée, Van Gogh

Ciel encombré par vagues de couleurs jaune, mauve et verte.
Deux femmes en bleu et gris qui ramassent des pommes de terre dans un champ.
Au loin un groupe de maisons, le soleil vient de se lever.
L’horizon partage le paysage en deux parties par une ligne bleue.
Le champ immense terreux, blanchâtre, avec l’herbe verte qui se glisse dans les interstices, pour donner du relief.

Van Gogh, « Les sarcleuses » – 1890

Van Gogh, « Les sarcleuses » – 1890

 

Une lecture de Cendrars 

En ces temps là, j’étais en mon adolescence, à l’aube de mes seize ans.
Je me souviens de ces après-midi passés avec ma grand-mère, où elle m’apprenait à faire du tricot, je me souviens avoir cassé une aiguille en fer. « Sois souple » disait-elle, « tu es trop brute avec la matière, ce sont tes doigts qui font danser la laine ».
Je nettoyais le clapier à lapins, nous allions cueillir de la mauve et de la luzerne pour nourrir les lapins qui venaient de mettre bas.
Sous un amas de duvet, la maman avait offert ses poils les plus doux pour ses petits.
Puis quand ils étaient un peu plus grands, ma mamie me permettait de les porter dans mes bras. J’allais me réchauffer près du poêle et je me disais que jamais je ne quitterais la campagne, ma campagne.

 

Paris, juillet 1916.

[Bataille de la Somme]

 

Il y a, lettre à Lou

Il y a tant de corps morts
il y a qu’il fait triste
il y a tant de destruction dans la ville
il y a de la peur dans le regard des enfants
il y a tant de soldats courageux
il y a tant d’ennemis à tuer
il y a tant de terreur et de peur dans le regard des gens

Il y a des fiacres trop pressés
il y a des visages crispés, blancs sous les voilettes sombres
il y a cette pluie incessante, fine mais têtue qui fait hâter le pas
il y a les bruits sourds au loin du train-convoi déchargeant sûrement ces flots d’uniformes sales
il y a le regard vide de celui qui a trop vu, qui ne voudrait plus voir, ne plus se souvenir
il y a l’éclat des voix soudain, de deux femmes excitées
il y a le silence qui tombe comme des pauses imposées
Et tout repart sans fin dans la vie carrousel.

Je t’adore.
Isabelle

Lettre à Lou. Apollinaire

Lettre à Lou. Apollinaire

 

Ils partiront

Ils partiront parce qu’on les a obligés à aller se battre pour la patrie.
Ils dormiront sur un lit de feuilles mortes ou dans la neige transis de froids.
Ils galoperont comme ils pourront avec leurs jambes qui ne les portent plus.
Ils obéiront malgré eux aux ordres des officiers tortionnaires sans sentiment ni pitié.
Ils écouteront les bruits de la nature quand leur esprit arrivera à s’évader.
Ils mourront sans leur famille, sans leur amoureux ou leur amoureuse, délaissés.
Ils souffriront le martyre des jeunes défendant la France.
Ils partiront demain pour le front dans ces sacrées tranchées
Ils dormiront dans la boue et sous la pluie pour rejoindre le front demain
Ils galoperont pour avancer et reprendre du terrain au boche
Ils obéiront aux ordres de leur supérieur hiérarchique sans broncher, ils étaient à l’écoute
Ils écouteront le bruit des balles qui fusent
Ils mourront comme des héros pour surprendre l’ennemi
Ils souffriront  à chaque assaut car beaucoup des leurs gisaient là blessés auprès de moi.

 

Paris, août 1916.

[Bataille de Verdun]

 photo 1a

 

Est-il possible que

Est-il possible que l’on voit tant de misère
Oui c’est possible car les gens sont pauvres

Est-il possible que l’on voit des hôpitaux remplis
Oui c’est possible car c’est la guerre

Est-il possible que les femmes remplacent le travail des hommes
Oui c’est possible car ceux-ci sont partis se battre

Est-il possible qu’il soit difficile de se nourrir
Oui c’est possible car les magasins sont de moins en moins nombreux.

Est-il possible que tous ces gens soient si malheureux
Oui c’est possible car les riches sont toujours plus riches

Est-il possible que ce soit un jour le changement
Oui c’est possible mais ce jour là sera-t-il vraiment le changement

Est-il possible que le sort s’acharne toujours sur les mêmes
Oui c’est possible

Est-il possible que le bonheur soit fugace
Oui c’est possible

Est-il possible qu’il y ait eu autant de guerres
Oui c’est possible

Est-il possible que la vie ait si peut de valeur
oui c’est possible

Est-il possible que tous ces gens au oubliés leurs vies passés
oui c’est possible

Est-il possible que tout cela ne soit qu’un cauchemar
oui c’est possible

Est-il possible que cette horreur soit vraiment humaine
oui c’est possible

Est-il possible que demain tout aille mieux ?

 

Au concert

Ravel

calme-zen
sérénité-quiétude
lâcher-prise-ressenti-présent
au-delà des mots

Portrait de Maurice Ravel (1902) par Henri Manguin - Source P. Migeat - Centre Pompidou

Portrait de Maurice Ravel (1902) par Henri Manguin  – Source P. Migeat – Centre Pompidou

 

Stravinski

surréalisme-étrange
un autre monde-fantastique
surnaturel-enfance-imaginaire
évolution dans le temps-purgatoire
un enfant pris sur le fait accompli de faire une bêtise
une situation bizarre, qui met dans l’embarras
une dispute

un moment important dans la vie d’un village
une course de chevaux
le calme après la tempête
la vie qui reprend son cours
la quête, l’entêtement, jeu, prise de décision

Igor Stravinsky, 1915 - Jacques Emile Blanche

Igor Stravinsky, 1915 – Jacques Emile Blanche

 

Paris, avril 1917.

[Chemin des Dames]

 

Une fois encore

Une fois encore les soldats meurent.
Une fois encore les soldats meurent dans les tranchées.
Une fois encore les soldats meurent dans les tranchées dans l’indifférence.
Une fois encore les soldats meurent dans les tranchées dans l’indifférence, dans le froid.
Une fois encore les soldats meurent dans les tranchées dans l’indifférence, dans le froid et dans la neige.

Source : Télérama Hors-série Guerre 14-18 François Flameng - 1917 - Musée de l'Armée Paris - photo Josse/Leemage

Source : Télérama Hors-série Guerre 14-18
François Flameng – 1917 – Musée de l’Armée Paris – photo Josse/Leemage

 

Variations

Elle est timide, jeune, et pense à son petit ami parti à la guerre elle a peur qu’il se fasse tuer.
Il existe un être qui est absolument inoffensif quand on l’a sous les yeux ; on le remarque à peine et on l’a tout de suite oublié.
Elle ne l’oubliera jamais, elle passe dans les rues la tête baissée en cachant sa peine pour que personne ne la remarque.

Je vois au bout de la pièce et où l’obscurité règne, une forme un peu repliée sur elle-même, et ne cherchant pas la compagnie des gens, un homme silencieux qui ne parle pas.
J’avais juste le temps de le voir puis il disparu.
Il existe un être qui est absolument inoffensif quand on l’a sous les yeux ; on le remarque à peine et on l’a tout de suite oublié.
Pourtant son souvenir reste en moi tant son allure me marque de par son silence, mais aussi par sa prestance, je décidais alors de l’oublier et je m’apprêtais à passer à autre chose.

L’enfance

Etre enfant est un moment très important de la vie.
En effet, on garde cette période de vie tout au long de son parcours de vie et à chaque instant.
A ce moment là, l’être qui est en nous parait bien inoffensif au vu des grandes personnes.
Il existe un être qui est absolument inoffensif quand on l’a sous les yeux ; on le remarque a peine et on l’a tout de suite oublié.
A l’âge d’être adulte, c’est déjà trop tard. On ne l’a pas vraiment oublié mais on a subi la transformation naturelle psychique et physiologique de l’être qui est en nous.
Malgré cela, restent quelques souvenirs bien rangés dans un casier de notre tête.
Mais jamais plus on ne retourne en arrière et tout au long de notre vie, on restera adulte.
Donc, oui, on peut dire que ce petit être qui était en nous s’oublie vite pour laisser part à la personne qu’on deviendra. On peut dire que lors de la mutation de l’enfant à l’adulte on oublie vite la jeunesse, l’insouciance, la naïveté pour enfin devenir nous même libre et responsable.
Finalement l’adulte remplace l’enfant que nous sommes.

Un dimanche d’hiver. Une ville banale du nord de la France. Il est 15h. Le brouillard s’épaissit. Il marche. C’est ce qu’il fait. Juste marcher. Il croise un couple pressé, emmitouflé, bavard. Ils lui jettent un regard. Il se dit que pour eux, pour ce couple, là croisé par hasard, il existe un être qui est absolument inoffensif quand on l’a sous les yeux ; on le remarque à peine et on l’a tout de suite oublié.
Et cet être là, aujourd’hui, c’est lui. Une pensée furtive ; inoffensive aussi. Un dimanche d’hiver dans une ville banale.

Avec l’envie de fuir, souffrir comme en rêve d’un cœur qui me cloue au sol.
La belle pédagogie !
Comment voulez-vous que je prépare des examens.
Il commence par critiquer le discours de Phèdre.
Humaniser le monde à force de me déshumaniser.
Dans quel village me suis-je égarée ? Y a t-il donc ici un château ?

 

Paris, le 11 novembre 1918.

[Armistice]

 

Les tranchées
Début de massacres inouïs,
Où les blessés n’ont pu échapper aux tirs. Ironie ?
Proust à Cabourg ; des blessés aussi en Normandie.
Toi Guillaume Apollinaire blessé à la tête,
Puis victime le 9 novembre 1918 de la grippe Espagnole : toi Guillaume.

Guillaume Apollinaire

Guillaume Apollinaire

 

Vu — bon je reste

Vu les liens que j’ai tissés
vu les artistes que j’ai rencontrés
vu le monde que j’ai découvert
vu mes engagements auprès de l’Hôtel Dieu
vu mon amour pour Paris, ses musées, ses terrasses de café foisonnantes,
vu cette ambiance de guignettes,
les samedi soirs.
Vu les événements artistiques à Paris, il y a beaucoup de choses à visiter.

Cette guerre que nous avons combattue, avec des mouvements artistiques et en plein
essor. Nous nous battons bec et ongles contre la bêtise humaine.
J’ai encore beaucoup de travail donc je décide de le faire.
D’un pas décidé je vais à la rencontre des personnes pendant ma traversée dans Paris.
Je regarde et je respire toutes les mauvaises odeurs.
Je contemple les fleuves, les arbres, tous les mouvements dans les rues avec quelques voitures de l’époque.
Voici la fin de la guerre. Ah ! que toutes et tous peuvent avoir un peu de répit et de soupir.
La faune et la flore reprennent leur place.

Bon, allez, je reste.

L'armistice,11 novembre 1914, place de la Concorde Source : http://www.paris-unplugged.fr/

L’armistice, 11 novembre 1914, place de la Concorde
Source : http://www.paris-unplugged.fr/

 

Vu — bon je rentre

Vu que je resterais bien jusqu’au bout de la nuit en charmante compagnie, mais je n’ai pas vu l’heure passer et minuit sonne et nous fêtons la nouvelle année et je monte sur la table et chante et lève ma jupe pour fêter le jour de la libération.

Vu les politiciens militaristes et revanchards qui veulent affamer l’Allemagne avec une dette dont on ne mesure pas la portée, je prends peur ; j’ai bien peur que bientôt la guerre reprenne ; ils n’ont rien compris ; ils mettent le monde en danger ; je suis écœurée. Paris m’écœure.

Vu la chaleur du foyer familial qui me manque
vu le vide laissé par mes amis avec le souvenir heureux de notre enfance
vu les beautés de ses paysages
vu la tranquillité, la simplicité de vie de cette contrée

Bon, allez, je rentre à Uzès.

 

Duché d'Uzès

Duché d’Uzès